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David Russon

 

Texts

 

 

 

“It’s a sad and beautiful world.”

 

 

I don’t want to be the guy who tears apart a great phrase like this one for no-one’s benefit. I just find it’s true, and it points to the great and bottomless chasm of everyday experience that we like to spend our days filling up with sense. It’s like opening the paper and reading that in quantum physics, on a subatomic level, mass plays almost no role, it’s all about electrical charge. Only, the positive charge of protons and the negative charge of electrons cancel each other out, while their mass just accumulates, which is why we, each of us a lump of a trillion atoms, are not magnetic or electric but just very heavy. Well that’s how I understand it, at the same time I’m sure that what I often feel (apart from very heavy) is the buzz of all these contradictorily charged particles spinning around inside of me, and it feels very strange, like nothing’s stable. Am I making sense?

And so I paint for a living. I have very little to offer in the way of an explanation for the particular subjects I choose, or the way in which I depict them. I’m attached to certain subjects, to certain modes of representation. You can look at the way I grew up as a stranger in the countries where I lived and glean something from that, but I don’t find it explains much of anything anymore (I used to), it only made it that much easier for me to feel the alienation that was already there.

 

My favourite painters are probably Andy Warhol, Gerhard Richter, and Franz Kline. Maybe they have in common that their paintings are not about painting at all (I know they’re also all male and white). I for one am not crazy about painting, I’m just an image junky. And in my paintings, it’s always the image I’m concerned with, the paint is just a means. Which sometimes makes me feel like I wasn’t a real painter, like I didn’t have the thing, you know, the secret handshake. But I can’t help it, though I never could stand Van Gogh with his stupid ear.

Sometimes, people find my work too conservative and not personal enough, so I wonder whether I’m too conservative and not personal enough. The answer is that yes, I’m definitely conservative, which comes from being afraid of almost everything, but I try to remind myself to be as valiantly adventurous as at all possible, at least within my paintings, though of course I’m not getting any younger. But I’m not impersonal, and I don’t believe my paintings are. Rather, I hope they are subtle, if you see what I mean, and not even because I want them that way, but because they keep coming out that way. Every time I want to push one of them too far in one direction, there’s fifteen voices telling me to pull it back in some other direction, it’s like being thrown around on a raft in the ocean, exposed to the winds, the waves, the currents and undertows, so you get a little of each of those forces in every piece, if you look closely. And I believe I’ve had it with wanting to steer everything in a particular direction, toward either some constructed personality or an imagined safe haven of monolithic sense or whatever, those issues never really were mine, and I’ll gladly leave them for the funky Van Gogh scholars to debate. I’ll just try to let myself drift, much as it scares me, and be grateful if I get anything done at all. I’m letting myself go with the flow, if you will, taking a ride with those buzzing protons and electrons. And you know what, it’s both sad and beautiful.

 

 

David Russon

11/2009

 

 

 

« It’s a sad and beautiful world. »

(« Le monde est triste et beau. »)

 

Je ne suis pas de ceux qui prennent un malin plaisir à mettre en lambeaux une belle phrase comme celle-là. Pour moi, elle est tout simplement vraie, elle renvoie au gouffre sans fond de l'expérience quotidienne que nous essayons sans cesse de combler par du sens. Il se passe la même chose quand on ouvre le journal et qu’on apprend tout d’un coup qu’en physique quantique, au niveau subatomique, la masse ne joue presque aucun rôle, il n’y a que la charge électrique qui compte. Sauf que les charges positives des protons et négatives des électrons s'annulent, tandis que leur masse s’accumule, ce qui explique que nous, amalgames de trillions d'atomes que nous sommes, ne soyons ni magnétiques, ni électriques, mais seulement très lourds. Enfin, c'est ce que j’en comprends ; en même temps, je crois bien que la sensation bizarre que j’ai souvent (en plus de celle d'être très lourd) n’est rien d’autre que la vibration de ces particules aux charges opposées qui tourbillonnent en moi, et ça me fait un drôle d'effet, comme si rien n’était stable. Vous me suivez ?

Donc, je gagne ma vie en peignant. J'ai très peu d'explications à proposer sur les sujets que je choisis ou la manière dont je les représente. Je suis attaché à certains sujets et à certains modes de représentation, voilà tout. Vous pourriez chercher quelques éléments d’explication dans le fait que j’ai vécu comme un étranger dans les pays où j’ai grandi, mais je ne trouve plus (contrairement à ce que je pensais autrefois) que cela explique grand-chose, si ce n’est que cela m’a permis de mettre le doigt sur un sentiment d'aliénation plus général.

Mes peintres préférés sont probablement Andy Warhol, Gerhard Richter et Franz Kline. Leur point commun est peut-être de faire de la peinture qui ne parle pas de peinture. (D’aucuns me signaleront qu’ils sont tous les trois blancs et de sexe masculin ; j’en suis conscient.) Pour ma part, je ne suis pas obsédé par la peinture, je suis simplement accroc aux images. Dans mon travail, c'est toujours l'image qui me préoccupe, la peinture n'est qu'un moyen. Cela me donne parfois le sentiment de ne pas être un vrai peintre, de ne pas avoir l’indéfinissable petit truc, de ne pas savoir faire la poignée de main secrète, si vous voyez ce que je veux dire. Mais je n'y peux rien et, de toute façon, Van Gogh m’a toujours exaspéré avec ses histoires d’oreille.

Il arrive que des gens jugent mon travail trop conventionnel et peu personnel, ce qui m’amène à me demander si je ne suis pas moi-même trop conventionnel et impersonnel. La réponse est oui, je suis quelqu’un de conventionnel – cela doit venir du fait que j’ai peur de tout – mais je m’efforce vaillamment d’être le plus audacieux possible, du moins en ce qui concerne ma peinture, même si, vous en conviendrez, je ne rajeunis pas. En revanche, je ne me sens pas impersonnel et je ne crois pas que mes peintures le soient. Je les décrirais plutôt comme subtiles, si je puis me permettre, et cela non parce que j'en ai envie, mais parce qu'elles finissent toujours par prendre cette forme, que je le veuille ou non. Chaque fois que j'essaie d’en pousser une un peu trop loin, quinze voix différentes s'élèvent en moi pour me dire de la tirer dans l'autre sens. C'est comme si je me retrouvais sur un radeau en pleine mer, balloté par la houle, le vent, les courants et les contre-courants, et, si vous regardez bien, vous verrez que toutes ces forces ont une petite part dans chacune de mes peintures. D’ailleurs, je crois que j’en ai assez de vouloir tout pousser dans une direction précise, que ce soit pour atteindre une personnalité construite de toutes pièces ou un refuge imaginaire de sens monolithique ; ces préoccupations-là n'ont jamais vraiment été les miennes et je les laisse volontiers aux ultracools et autres spécialistes de Van Gogh. De mon côté, je vais simplement essayer de me laisser dériver, en dépit de toute la peur que cela m’inspire, et si j'arrive à quelque chose, ce sera déjà pas mal. J’ai décidé de me laisser emporter par le mouvement, si vous voulez, celui des flux d’électrons et de protons qui s’agitent en moi. Et vous savez quoi ? C'est à la fois triste et beau.

 

David Russon

11/2009

 

Texte traduit par Lucie Perineau

 

 

 

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La proximité des tableaux de David Russon, à l’imagerie du monde audiovisuel, nous est bien connue. Dans ses dernières peintures, elle s´est légèrement décalée vers des sujets plus personnels où souvenirs et photos de vacances semblent se mêler. Le peintre luxembourgeois, d’origine anglaise et allemande, choisit avec autant d’aisance l’origine des sujets que l’expression stylistique de leur représentation. Issues d’images télévisées, de prises photographiques réalisées au quotidien ou d’impressions familières, Russon crée des oeuvres
d’un réalisme touchant où la trace du support original reste souvent présente. Ainsi la manipulation réaliste de la représentation rapproche le spectateur du sujet. Effectivement la réception des tableaux de Russon crée une réelle tension entre l’histoire du sujet, l’acte de peindre et la perception du spectateur.

Né en 1971 à La Haye, David Russon vit et travaille à Bruxelles depuis 2005. Il a exposé récemment à Bruxelles, Londres Berlin ou Madrid et a participé à de nombreuses interventions artistiques, notamment en Irlande, en Allemagne et à Luxembourg.